The Misfits

Aujourd’hui, pour mon grand retour-de-la-rentrée-2018, pas de bilan ou de prévisionnel, mais la publication d’un article commencé il y a 9 mois. C’est le temps de gestation de ce texte sous cette forme, mais il m’habite depuis des années, c’est probablement l’Alpha de tous les autres sortis depuis près de 15 ans que je blogue. Et je le dédie avec beaucoup d’émotion à quelqu’un qui se reconnaîtra, mon alter ego, la seule personne au monde dont je sois sûre qu’elle est câblée exactement comme moi. (Il existe même des preuves scientifiques ayant à voir avec de stupides vautours)

Punaise, avec un tel teasing, j’ai intérêt d’assurer.

Aussi loin que je me souvienne, j’ai été à côté de la plaque. J’ai l’impression d’avoir toujours été en décalage, pas tout à fait adaptée, socialement, j’entends. J’ai souvent la sensation d’être observatrice de ce qui se passe, extérieure, pas réellement dans le moment présent. Il m’arrive même de vivre une situation pleinement et paf ! subitement, je sors du truc, je me demande ce que je fais là, comment je suis arrivée ici, ce que je suis en train de raconter, si mes réactions sont adaptées, s’il y a du sous-texte à lire dans ce qui se passe, si, si, si… (Parfois, cette espèce de dissociation arrive en me baladant au marché, ce n’est pas bien grave, parfois dans des situations qui mériteraient un peu plus… d’attention de ma part…! Ahem.) Ce n’est pas grand chose, un léger malaise récurrent, une angoisse qui me saisit parfois. Un peu comme dans ces scènes de films où on voit des personnes discuter et on entend en même temps ce qu’elles se racontent dans leur tête. Je pense qu’on a tous expérimenté ça, cette double discussion : une avec son ou ses interlocuteurs ou interlocutrices, l’autre avec soi-même. Ce n’est pas facile de garder le fil, n’est-ce pas ? Eh bien pour moi c’est quasi tout le temps qu’il y a plusieurs bandes son dans ma tête. (revenez ! je vous jure que ce n’est pas dangereux) Il m’arrive également de regretter une chose dite ou faite un quart de seconde après, de rougir jusqu’au fond de ma culotte quand la réaction de mon interlocuteur montre que j’ai agi de travers. Cela demande un contrôle sur soi épuisant. Etre complètement déconnectée, la folle du village, coupée du regard des autres, cela doit être tellement reposant.

Alors, longtemps j’ai pourchassé ma place dans ce monde. D’abord concrètement : quel statut professionnel, quel statut social… Quelle compagne, quelle amie, quelle mère devrais-je être ? J’ai avancé à tâtons, testant beaucoup (je ne compte plus le nombre de métiers différents que j’ai exercés, parfois pour quelques jours seulement) (oui, ok, le nombre de mecs, aussi), je ne me suis jamais sentie intégrée. Et puis au bout d’un moment j’ai bien compris que c’était peine perdue, que ce que je ressentais n’avait rien à voir avec mon environnement et que j’aurais beau essayer de m’adapter, cela ne fonctionnerait pas. Je suis juste une personne en balance, en déséquilibre permanent, pas toujours très ancrée. C’est d’ailleurs finalement ce que raconte ce blog, ma façon d’avancer par chutes successives, en mode montagnes russes. C’est mon fonctionnement, ce n’est peut-être pas le plus confortable, mais je m’en suis accommodée.

Ce n’est pas une maladie, tout au plus un ensemble de symptômes, une hypersensibilité, sensorielle et émotionnelle, une machine à calculer dans la tête qui mouline non-stop, une perception parfois trop fine, parfois pas assez… Cela m’empêche de me concentrer sur une conversation téléphonique (j’y mesure la place que prend la communication non verbale dans mes relations), cela me fait aussi souvent deviner les coupables des romans policiers bien avant la fin (terrible handicap). Certains mettent un nom là-dessus, posent des diagnostiques. Je ne me reconnais pas dans ces cases. Et puis, ça ne se guérit pas, qui aurait envie de se guérir de soi-même, de tarir la source inépuisable de sa créativité ?

Si je me laissais emporter comme une alouette au gré du vent, ce serait facile. Si je campais ferme sur mes racines de chêne, ce serait facile. C’est entre-deux et ce n’est pas facile du tout. J’imagine qu’il faut des entre-deux pour combler l’espace entre l’arbre et l’oiseau. Il y a l’air, et l’eau de la pluie, la poussière, le vent et tous ces trucs à la fois libres et contraints, dont la forme est difficile à définir. Tant de poèmes à écrire…

Je sais qu’on est nombreux, une armée de désaxés cachée parmi la population (cet article doit exister sur des centaines de blogs). On s’y fond plus ou moins bien, en développant des stratégies d’adaptation, on se reconnait parfois, s’attire et se repousse. C’est le plus tragique : aimer ceux qui nous ressemblent tout en sachant que les rejoindre ne sera jamais aisé, (voire carrément impossible, hein, je vous jure que j’ai tout essayé) pour cette même raison. Restent les Bienveillants, ceux qui comprennent et qui acceptent, qui font de leur mieux pour t’embrasser tout entière avec tes fêlures, tes contradictions, tes exacerbations, tes angoisses sans fin. Parfois ils n’y parviennent pas. Je ne peux pas leur en vouloir.

Je crois que j’ai hésité à publier ce texte parce que je le trouvais trop étendard, parce que je ne voulais pas donner l’impression de me justifier de ce que je suis ou ce que je fais. Il y a quelques semaines j’ai été remuée par l’idée que le lire aurait peut-être pu aider quelqu’un, alors le voilà, pour dire que nous, les inadaptés et les à côté de la plaque, we are aussi legion. Et on vous souhaite une bonne soirée.

 

Commentaires (2)

  1. albert muriel

    Oui, aidant et comme un signe sur la toile de mon écran…OUi, juste posé là, comme un bel étendard, je me sens moins seule, à écrire et à hé cri_re!!! Oui, tordue, incapable de faire de la danse classique (dos pas assez droit!), observatrice beaucoup souvent, et à côté des autres mamans parfaites qui font de magnifiques gâteaux, sont présentes, peuvent permettre à leur enfant de dormir mercredi matin, elles ( alors que toi tu te bats pour trouver un truc sympa pour ton enfants pendant que tu travailles: la jeter lâchement au centre de loisirs, …pendant qu’en plus tu gardes les enfants de autres!)…Mouif, la culpabilité pourrait être un autre sujet…Différente car pleine de peinture sur mes jeans (art art, arffff), et maman solo surtout et qui travaille, femme avec une histoire et des marquages, des cicatrices…mais toutes ces inadaptations sont devenus: force, sensibilité, regard empathique, créattitude de vie, capacité à rebondir, « unique », vilain petit canard devenu un très beau cygne (oui, alors!)! A tous les signes et les cygnes je dis: continuons notre cheminement si unique et si fort! Je vous aime et j’aime ton texte Aurélie! MERCI, tu es merveilleuse!Restes telle que tu es surtout sur ce si beau chemin de vie et d’envies…

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    1. M-Aurele (Auteur de l'article)

      C’est doux de trouver autour de soi des personnes elles-aussi bancales et un peu fêlées 😉 Cela offre des bulles où l’on peut être soi-même. Merci d’être mon amie.

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