Il est des combats…

Ces dernières semaines ont été mouvementées en terme d’actualité féministe. Le féminisme est une cause qui me tient à cœur, et de plus en plus, tant je suis persuadée qu’elle est au centre d’un changement de société nécessaire si l’on veut rendre notre planète un peu plus vivable. Mais c’est le combat qui est le plus difficile à mener, pour moi. Pas tant parce qu’il rencontre bien plus de résistance auprès de mon entourage que mes injonctions à consommer local ou à faire attention à notre utilisation de l’énergie, que parce qu’il me bouscule et me remet en cause constamment. Il questionne qui je suis bien plus que ce que je fais.

C’est déjà confrontant de se remémorer toutes ces situations dans lesquelles nous ne sommes pas respectées, uniquement parce que nous sommes des femmes (je vous renvoie à #metoo #moiaussi #balancetonporc et cie). Alors, relire sa vie sentimentale et sexuelle par le biais du féminisme, je ne vous raconte même pas !

Un souvenir d’enfance est remonté il y a quelques jours avec beaucoup de violence, et il motive l’écriture de cet article. Je suis à l’école primaire, j’ai 9 ou 10 ans. Un petit garçon s’approche de moi, et me sert la blague « dis camion », en pinçant donc mes seins naissants. Mon réflexe immédiat a été de lui décocher un coup de pied dans le tibia. Je me rappelle sa douleur, la culpabilité que j’ai ressentie de lui avoir fait mal, la honte d’avoir réagi par la violence physique et ma crainte qu’il aille me dénoncer au maître, les autres enfants qui me disent que je suis malade de l’avoir frappé si fort. Je me rappelle mes larmes de rage. Je n’ai qu’à fermer les yeux et je revois la scène, l’endroit de la cour de récré où cela se passe, au coin du gymnase, le prénom et le nom de famille de ce garçon. Tout ceci se déroulait dans une ambiance de jeux de soulever les jupes, de se mettre à plat ventre sous la poutre lorsque nous la traversions, pour voir notre culotte. Le quotidien des petites filles, toléré par les adultes… Et puis il y a eu un moment où j’ai arrêté de me rebeller. Où, ado, j’ai rougi et baissé la tête lorsqu’un oncle un peu lourdingue blaguait sur mes premiers soutien gorge, faisant rire toute la famille. Tu courbes le dos, tu laisses passer l’humiliation, tu engranges de l’amertume contre les adultes qui laissent faire alors que tu sens bien qu’ils auraient dû prendre ta défense, faire en sorte que ton intimité soit respectée.

Et puis, ma passivité a continué. Quand je fais la liste de certaines choses que j’ai acceptées des hommes, ceux de passage comme ceux avec qui j’ai eu une relation, j’ai envie de vomir. Que cela ait à voir avec le consentement, avec le quotidien, avec la place de chacun, avec l’objectivation des femmes, avec le sexe ou les tâches ménagères, je crois qu’il n’y en a pas un qui n’ait pas un jour fait quelque chose que je ne tolérerais pas aujourd’hui. Parfois des toutes petites choses. Parfois des énormes. Et pourtant, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, je ne disais rien. Voire, je restais. Parfois, je suis probablement même restée parce que partir aurait été reconnaître l’anormalité d’une situation, et que c’est plus facile d’accepter que de remettre en question… C’est tellement plus vivable de se dire que ce n’est pas bien grave.

A part pour quelques petits malins (oui, je ne fais pas tout le temps des choix éclairés en matière d’hommes), je suis certaine qu’aucun n’était mu par de mauvaises intentions. Leurs comportements sont ancrés dans la société, dans l’imaginaire collectif, non conscientisés (non, embrasser une femme lorsqu’elle est endormie n’est pas romantique, c’est juste faire fi de son consentement, et « je me suis dit que si tu n’avais pas voulu en te réveillant tu m’aurais dit non » n’est pas une excuse valable, le consentement rétro-actif n’existe pas). Je ne vais pas faire un cours sur les discriminations systémiques et culturelles, d’autres en parlent bien mieux que moi.

Maintenant, c’est plus fort que moi, j’ai une réaction épidermique dès qu’une situation de ce genre se (re)produit, que ce soit dans un contexte intime ou amical. La colère refoulée remonte (et dieu sait si la colère est l’émotion que j’ai le plus de mal à gérer), je suis de nouveau cette fillette de 10 ans qui a juste envie de filer un coup de pied dans le tibia (ou ailleurs, en grandissant j’ai appris deux trois trucs) de ceux qui lui soulèvent la jupe. Je suis incapable de calme, d’empathie, de dire « allez, je sais que tu ne te rends pas compte de ce que tu fais, viens là deux minutes, je vais t’expliquer ». (Bon, je suis quand même capable de canaliser ma violence physique, hein, j’ai grandi, je vous dis.)

Alors, oui, ça complique un peu les relations. Je me suis adoucie, j’accepte de me dire que les hommes sont capables de se remettre en question et que cela vaut la peine de leur en laisser la chance. Et j’ai intégré que, puisqu’on prend tous de l’âge (sauf moi qui aurai 25 ans éternellement), plus le temps passe et plus la durée d’une vie d’adulte à remettre en cause est longue, et difficile. Etre féministe, pour un homme comme pour une femme, est sûrement plus facile à 20 ans qu’à 40. Je suis toujours maladroite dès qu’il s’agit de communiquer (je vous jure que je bosse sur le sujet). Et en même temps je suis assez fière de moi, quand je vois que le courage de défendre mes convictions et d’écouter mes ressentis est maintenant plus grand que le désir d’être acceptée, aimée, que la peur d’être rejetée.

Allez, je vais continuer à croire un petit peu en l’humanité.

Et à travailler sur mes névroses.

 

PS : Heureusement, ce biais de lecture de mon histoire n’est pas le seul. Je peux aussi faire la liste des trucs chouettes qui me sont arrivés, les hommes qui ont croisé ma vie ayant par ailleurs – presque tous – tout un tas de qualités…

Commentaires (2)

  1. Rémy

    Bonsoir Aurélie 🙂
    Je suis touché par la liberté de ton expression. Je la ressens tellement sensible, pleine d’amour pour le genre humain…
    Je te souhaite de conserver la connexion avec tes 25 printemps et de continuer à conjuguer cette fraîcheur de la jeunesse avec l’expérience de sagesse qui se tisse au fil des rencontres, des rires et des révoltes toujours là, prêtes à jaillir lorsque les mots, les comportements franchissent le seuil de l’intolérable.
    Qu’il est bon de sentir l’énergie du courage pour oser faire face et qu’il est doux de ressentir cet amour qui donne la force de « croire un petit peu en l’humanité ».
    De tout coeur, Merci Aurélie.

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    1. M-Aurele (Auteur de l'article)

      Je ne suis pas très à l’aise avec la généralisation (je n’ai pas le temps de lire, de me former, d’écouter assez, même si je le fais un peu), et j’essaie de ne pas être dans le jugement (long travail ! merci la CNV !), alors cette manière de m’exprimer, par le prisme de mon vécu, de mes émotions, de l’analyse de mon expérience, c’est posture la plus sincère que j’aie trouvée, celle dans laquelle je me sens légitime pour m’exprimer.
      Il faut toutes les paroles, c’en est une. La dire, en essayant d’être honnête avec moi-même, m’aide à y voir plus clair dans ma vie. Si cela peut toucher quelques personnes, c’est la cerise sur le gateau ! Alors merci à toi Rémy pour ce commentaire.

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