Entre deux feux

J’ai eu du mal à parvenir à vivre sereinement ma maternité. La première année avec Minus a été je pense la plus grosse épreuve peut-être de ma vie, en tout cas de mon couple. Les bouleversements, les doutes, les ajustements, le stress… Nous étions tellement centrés sur nos problèmes que nous en avons parfois oublié de célébrer les bons moments (parfois, hein, on a quand même été complètement gaga devant les premiers sourires, un beau caca ou une bulle de morve de compèt’). Il nous a fallu du temps pour nous sortir de ça, et nous aurions probablement pu demander plus d’aide, mais c’est une autre histoire.

C’est cet article de Slate qui me fait réagir ce matin: « non, les mauvaises mères de sont pas des tyrans » de Nadia Daam.

marius écho 3Il provoque chez moi un malaise, alors j’ai envie de réfléchir à pourquoi il m’interpelle. Ce n’est pas tant ce qu’il dit qui me gêne et que j’ai envie d’analyser (d’ailleurs, les articles des mamans au foyer en colère suite aux propositions de loi sur le congé parental avaient provoqué le même malaise, alors qu’elles tenaient un discours opposé), mais plutôt quelle cloche en moi résonne à sa lecture.

Avec du recul, je pense que la seule chose que j’aurais eu envie d’entendre (et que j’ai parfois entendue, mais pas vraiment écoutée), enceinte puis jeune maman, c’est « donne toi l’espace de vivre ce chambardement comme tu l’entends », « accueille ton enfant avec tout le package d’amour, de fatigue, de doute, d’errance qu’il contient, accueille les problèmes qui viennent avec, et cherche les solutions ou accepte ce que tu ne peux pas changer », « accorde-toi le droit de tâtonner, lâche prise si tu as envie, choisis tes combats ». Enfin, des trucs dans le style, quoi.

Ce que j’ai vécu, c’est la sensation permanente de me laisser prendre entre deux feux. Les allaitantes et les biberonneuses. Les proches qui veulent bien faire en donnant des tas de conseils, et les proches qui te disent de t’écouter toi et de ne pas écouter les conseils des autres (j’avoue, je l’ai dit à plusieurs copines : excusez-moi, je le retire !). Les mamans natures, les mamans partisanes du « pratique ». Les mamans qui travaillent et les mamans qui restent à la maison. Les partisans d’une éducation positive et les partisans d’une éducation traditionnelle. Et on pourrait continuer longtemps. J’assume l’entière responsabilité de ce ressenti, il ne tenait qu’à moi de sortir de ce champ de bataille. Car c’est vraiment de guerre dont il s’agit. Je crois qu’en tant que maman, et que papa d’ailleurs, ne les oublions pas, on se met souvent tellement la pression de bien faire, qu’on a intensément besoin de justifier nos choix, de se rassurer. Et justifier nos choix nous met en opposition avec ceux qui ne font pas les mêmes, fatalement.

« J’allaite mon bébé parce que je pense que le lait maternel est le meilleur aliment pour les enfants » (forcément, le lait en poudre est donc dans mon esprit un moins bon aliment pour mon enfant, donc celles qui n’allaitent pas font le choix de la moins bonne qualité, donc, ouf, je suis une bonne mère).
« Je donne le bib à mon enfant parce que je veux faire participer le papa » (celles qui donnent le sein sont des exclusives, elles ne permettent pas au père de s’impliquer, ce n’est pas bon pour l’équilibre de l’enfant, ouf, je suis une bonne mère).
Et puis « je donne le bib à mon bébé parce que j’ai la flemme d’allaiter, d’être la seule à me réveiller la nuit, d’avoir un enfant collé au sein en permanence, je veux boire du champagne au nouvel an » (je suis une mauvaise mère mais j’assume, et en fait c’est ce qui fait de moi une bonne mère c’est qu’au moins je suis en accord avec moi-même, la société qui nous juge sur la maternité, et donc les donneuses de leçon, ce sont des tyrans).
La suite logique de ce genre de remarque, qu’on fait de bonne foi et la plupart du temps sans intention de blesser ou de poser un jugement sur celles et ceux qui ne font pas le même choix que nous (et qu’on ponctue souvent par un « mais chacun fait comme il le sent, bien sûr »), c’est la surenchère. Quand on se sent attaqué dans nos choix, on est sur la défensive, ou alors on riposte, à coup d’arguments.

D’ailleurs, je viens de voir passer ce tweet :


Le fait que Sophie Gourion qualifie de « tacle » l’article de Nadia Daam, qui est une réponse à un autre article, montre bien qu’on est dans un match (de foot en plus. Allez, on lance la Ola.).

Ce genre de joute se joue parfois avec soi-même. Que celle qui n’a jamais fait de liste comparative me jette la première pierre. « Tiens, et si on faisait 2 colonnes, avec les + et les – de (barrer les mentions inutiles) l’allaitement/la poussettes 3 roues/l’école privée/les couches lavables… ».

C’est ainsi que j’ai vécu jusqu’à présent ma maternité (et tout un tas d’autres aspects de ma vie, d’ailleurs), dans une constante recherche d’informations, un stress permanent non seulement de « faire le bon choix », mais aussi de faire les choix qui satisfassent tout le monde : Minus, Cortex, ma famille, mon employeur (et moi aussi, mais souvent après)… et dont je sois sûre, et dont je puisse me justifier. Cela ne me convient plus.

Je n’arrive pas, en posant mes arguments face à un « opposant », à me dire que je me fiche que les autres ne soient pas d’accord avec moi tant que je sais pourquoi j’ai fait ce choix (qui m’a pris taaaaaaant de temps de réflexion). Parfois parce que mes arguments sont trop fragiles pour effacer totalement le doute. Parfois parce que, quand je suis archi sûre de moi (pour la non-violence par exemple) j’ai envie et besoin de convaincre et de faire du prosélytisme. Je ressors toujours très insatisfaite de ce genre de discussion, qui provoque chez moi un vrai malaise physique (gorge nouée, mal au ventre). Tout cela est sans doute intimement lié à un profond besoin de reconnaissance sur lequel il faudrait probablement que je travaille pour vivre plus sereinement, je l’admets (ce n’est pas nouveau).

Cet article me trouble donc, car en opposant mères parfaites / mauvaises mères (concepts dans lesquels chacun met un peu ce qu’il veut, les nuances sont innombrables) il me ramène à un mode de fonctionnement basé sur la confrontation que je n’ai plus envie d’avoir. J’ai envie de me dire que, dans l’action, pour faire un choix, on n’a pas forcément besoin d’avoir un avis (tranché ou pas), on peut se fier à son intuition.
Je donne sans doute l’impression d’enfoncer des portes ouvertes, mais je voudrais passer de :
ce choix s’offre à moi / que choisir pour que cela entraine le moins de problème possible (ou que cela entraine l’adhésion du plus grand nombre) ?
à
ce choix s’offre à moi / je choisis ce qui répond le plus à mes besoins et me rend le plus heureuse / voyons comment résoudre les problèmes que cela entraine.

Et c’est déjà un grand progrès.

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